L’homme aussi venimeux que le serpent – de Démodocos de Léros à la Capoeira

Thierry Demai, 26 septembre 2023

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Le motif du serpent mourant empoisonné d’avoir mordu un homme, apparu dans l’Antiquité dans une épigramme satirique attribuée au poète grec Démodocos de Léros, prospère encore dans divers textes à l’époque moderne. Cette brève note présente quelques éléments sur le destin littéraire de ce thème.

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Ce thème est au fondement de l’épigramme bien connue de Voltaire à l’adresse du critique littéraire et polémiste Élie Fréron, adversaire acharné des Encyclopédistes et du philosophe de Ferney. En voici le texte, tel qu’il est rapporté dans l’édition des œuvres complètes de Voltaire établie par Louis Moland :

« L’autre jour, au fond d’un vallon,
Un serpent piqua Jean Fréron.
Que pensez-vous qu’il arriva ?
Ce fut le serpent qui creva. » [1]

Mais Voltaire ne peut être crédité du trait d’esprit qui sous-tend ces quelques vers, puisqu’on en trouve déjà trace dans une épigramme attribuée au poète grec Démodocos de Léros, qui vécut aux alentours du cinquième siècle avant notre ère, et transmise dans les compilations de l’Anthologie grecque, dont Voltaire avait très vraisemblablement connaissance [2] [3]. Nous y reviendrons plus loin. En outre, il est clair que Voltaire s’est aussi appuyé sur l’épigramme suivante, que l’on doit à Antoine-Augustin Bruzen de la Martinière :

« Un gros serpent mordit Aurelle,
Que croyez-vous qu’il arriva ?
Qu’Aurelle en mourut : bagatelle !
Ce fut le serpent qui creva. » [4]

Voltaire s’en inspire visiblement puisqu’il en reprend pratiquement deux vers entiers [5] ; on peut juger néanmoins qu’il améliore l’épigramme, en évitant le troisième vers de la Martinière, qui explicite inutilement l’issue banale attendue et retarde la chute sans nécessité. L’antériorité du quatrain de la Martinière est certaine, puisqu’il a été publié en 1720, donc bien avant que Voltaire ne produise le sien vers 1760. Mais il ne fait guère de doute que la Martinière se soit lui-même inspiré de l’épigramme attribuée au poète de Léros, évoquée plus haut, ou éventuellement d’une traduction ou imitation de celle-ci, l’Anthologie grecque étant connue des lettrés, en tous cas depuis la fin du quinzième siècle [6].

Illustration 1. Ménade tenant un serpent et un thyrse, détail d’un vase grec peint par Hermonax,
vers 460 av. J.-C. (source : Metropolitan Museum of Art ; domaine public)

L’épigramme originelle

Repartons donc des origines, c’est-à-dire du distique attribué à Démodocos :

« Καππαδόκην ποτ᾽ ἔχιδνα κακὴ δάκεν˙ ἀλλὰ καὶ αὐτὴ
κάτθανε, γευσαμένη αἵματος ἰοβόλου. » [7]

Voici sa traduction française par Robert Aubreton :

« Une méchante vipère mordit un jour un homme de Cappadoce. Mais, pour avoir goûté de ce sang empoisonné, ce fut elle qui mourut ! » [7]

La fin de cette traduction, « ce fut elle qui mourut », semble faire écho aux imitations de la Martinière et de Voltaire, mais introduit de ce fait un léger glissement de sens par rapport au texte grec. La seconde phrase pourrait être traduite plus littéralement par « mais elle aussi mourut, ayant goûté d’un sang empoisonné », en suivant plutôt la traduction de Félix Dehèque (voir note [7] pour la référence).

Démodocos de Léros n’est connu que par quelques fragments et citations. Les quelques épigrammes de l’Anthologie grecque présentées sous son nom et qui peuvent être attribuées à ce poète (sans certitude) sont classées parmi les épigrammes satiriques. Toutes sont des attaques générales contre les habitants de certaines régions où îles : l’île de Chios, en mer Égée, ainsi que la Cilicie et la Cappadoce, deux régions situées en Asie mineure [8]. L’argument de cette épigramme satirique repose, bien sûr, sur la confusion des rôles de l’homme et du serpent (en l’occurrence une vipère, ἔχιδνα), celui-ci étant considéré comme un animal détestable, dangereux pour l’homme et au venin mortel, mais surpassé (ou du moins égalé) en l’occurrence sur ce point par les personnes visées par le poète. Dans l’Antiquité grecque, cependant, la représentation du serpent (δράκων, ὄφις) n’est pas uniformément négative. Il est souvent associé à Asclépios et à la guérison, comme à la fécondité et à la fertilité – il est d’ailleurs l’un des attributs de la déesse Déméter, entre autres divinités. Il joue un rôle bienfaisant dans certains mythes. Par exemple, le héros d’Olympie, Iamos, exposé par sa mère alors qu’il était enfant, aurait été nourri et sauvé par deux serpents. Cet animal est parfois associé au don de prophétie : ce don échut notamment à Cassandre et à son frère jumeau Hélénos, alors qu’ils étaient endormis, enfants, lorsque deux serpents vinrent leur lécher les organes des sens, pour les purifier. En outre, du fait même de sa nature dangereuse et menaçante, le serpent est valorisé dans la symbolique guerrière. Il est ainsi présenté comme symbolisant le caractère du peuple de Lacédémone, réputé pour son courage et son efficacité au combat (voir la légende de la conquête du Péloponnèse par les fils d’Aristomachos) [9] ; le serpent est également l’un des ornements principaux du fameux bouclier d’Héraclès décrit par Hésiode dans le poème du Bouclier. Pour autant, le versant proprement négatif est très vaste, même si l’on tient compte du fait que le grec ancien ne permet pas de distinguer toujours le serpent de son double fabuleux, le dragon (mais la recherche d’une distinction nette entre serpent et dragon n’a peut-être qu’une pertinence relative, liée à nos représentations actuelles). Dans la mythologie grecque, par sa morsure venimeuse, ou plus rarement par étouffement ou dévoration, le serpent cause la mort de nombreux héros ou héroïnes, voire de nymphes comme Eurydice. De tels animaux peuvent même ravager une île ou une ville. Les êtres monstrueux ont souvent des parures de serpents, comme Typhon, ou les Gorgones dont la chevelure était constituée de serpents [10] [11]. En outre, au sens figuré, les termes ὄφις ou ἔχιδνα sont parfois utilisés pour désigner des hommes ou des femmes fourbes ou perfides (par exemple chez Hésiode, Eschyle ou Sophocle).

Illustration 2. Un serpent orne ici le bouclier du héros (et brigand) Cycnos, lors de son combat contre Héraclès.
Vase grec, datant de la fin du sixième siècle avant notre ère (vers –500). Artiste inconnu, probablement le peintre anonyme
désigné aujourd’hui sous le nom de « peintre de Göttingen » (source : Metropolitan Museum of Art ; domaine public).
Quant au bouclier d’Héraclès, on n’en voit ici que l’envers.

Le thème du serpent mourant empoisonné d’avoir mordu un homme, malgré sa puissance satirique, ne semble pas figurer dans d’autres œuvres de l’Antiquité grecque et latine qui nous soient parvenues. En particulier, il est absent des œuvres de Martial, le grand épigrammatiste latin, et on ne le trouve pas non plus chez Catulle, ni chez les satiristes comme Horace, Juvénal, Perse ou Lucilius (cet auteur latin du deuxième siècle avant notre ère est à distinguer du Lucilius de l’Anthologie, auteur d’épigrammes en langue grecque et qui vivait sous Néron). C’est surtout la redécouverte de l’Anthologie à la Renaissance qui semble avoir encouragé la reprise de ce thème, dans des imitations de l’épigramme attribuée à Démodocos.

Traductions et imitations

Comme le note Pierre Laurens dans sa préface à l’Anthologie grecque (les Belles lettres, 2019), la diffusion de l’anthologie planudéenne à la fin du quinzième siècle a connu un grand succès et engendré de multiples traductions et imitations. Les seizième et dix-septième siècles sont riches en recueils d’épigrammes, ou de poésie incluant des ensembles d’épigrammes, en France et en Europe. S’agissant des textes inspirés par le distique attribué au poète de Léros, les quelques exemples cités ci-après ne reposent pas sur un recensement systématique, et il existe bien sûr d’autres traductions de cette épigramme, et possiblement d’autres imitations.

Voici une traduction latine de ce distique par Thomas More, publiée en 1520, que celui-ci intitule « In Cappadocem virulentum » en précisant qu’elle est traduite du grec mais sans nommer explicitement Démodocos :

« Vipera Cappadocem mordens mala protinus hausto
tabifico periit sanguine Cappadocis.
 » [12]

Un autre exemple de traduction latine, plus proche du texte grec, se trouve dans le recueil d’épigrammes établi au siècle suivant par Claude Lancelot, où celle-ci, intitulée « In Cappadoces », est classée parmi les épigrammes d’auteur incertain :

« Vipera Cappadocem male sana momordit : at ipsa
gustato periit sanguine Cappadocis.
 » [13]

Concernant le dix-huitième siècle, nous avons déjà cité en introduction les imitations de la Martinière et de Voltaire. D’autres auteurs européens, s’inspirant de l’Anthologie grecque (directement ou indirectement, à partir des imitations françaises notamment), ont produit des épigrammes du même genre. Voici par exemple un quatrain de l’auteur italien Filippo Pananti (1776-1837), qui s’appuie sans doute sur le texte de la Martinière :

« Una vipera a Luca s’avventò
Che cosa vi credete che seguisse,
Che Luca ne morisse ?
La vipera crepò
. » [14]

D’autres auteurs introduisent des variations, comme Lessing qui, dans ses Sinngedichte publiés en 1771, délaisse le serpent et met en scène un scorpion, dans son quatrain « Auf den Fell » :

« Als Fell, der Geiferer, auf dumpfes Heu sich streckte,
Stach ihn ein Skorpion. Was meint ihr, daß geschah!
Fell starb am Stich? – Ei ja doch, ja!
Der Skorpion verreckte. » [15]

À la différence du texte attribué à Démodocos et des traductions latines citées, le terme utilisé au dernier vers pour « mourir » est un terme du registre familier ou vulgaire, aussi bien chez Lessing (verrecken, crever) que chez Pananti (crepare, crever). Le cas est moins clair pour les épigrammes de la Martinière et de Voltaire, puisqu’en français, les dictionnaires classent généralement le mot « crever » dans le registre familier s’il s’agit d’un homme, mais pas s’il s’agit d’un animal. Outre l’emploi d’un équivalent du verbe « crever » au dernier vers, la structure des épigrammes de Lessing et Pananti – l’événement initial, la question, l’issue banale attendue, l’issue effective surprenante – vient en appui de l’hypothèse selon laquelle ces auteurs avaient connaissance du quatrain de la Martinière et ont trouvé là leur inspiration, plutôt que chez Voltaire ou directement dans les éditions de l’Anthologie.

S’éloignant du thème de l’animal empoisonné par l’homme qu’il mord, l’épigramme suivante de l’écrivain écossais Robert Burns (1759-1796), attaquant Edmund Burke, repose néanmoins également sur la représentation dévalorisante d’un homme aussi venimeux qu’un serpent :

« Oft I have wonder’d that on Irish ground
No poisonous Reptile ever has been found:
Revealed the secret stands of great Nature’s work:
She preserved her poison to create a Burke!
 » [16]

Notons que dans toutes ces épigrammes et celles citées en introduction, la satire porte plutôt sur une personne en particulier, et non sur une population en général, contrairement au distique attribué au poète de Léros.

Autres traces

Au-delà de ces diverses épigrammes, souvent inspirées (directement ou indirectement) de celle de l’Anthologie grecque, on retrouve également le sujet de l’homme aussi venimeux, sinon plus venimeux, que le serpent qui le mord, dans un tout autre registre, dans la tradition culturelle afro-brésilienne de la Capoeira. Cet art martial accompagné de chants, de musique et de danse s’est développé au Brésil, du temps de l’esclavage, chez les populations d’origine africaine. Il reste difficile de connaître précisément les conditions de son émergence et son évolution, s’agissant d’une pratique qui est longtemps restée clandestine, et n’est documentée qu’à partir de la fin du dix-huitième siècle [17]. De même les chants et musiques qui l’accompagnaient, et l’accompagnent toujours aujourd’hui, relèvent d’une tradition non écrite, échappant à toute filiation, attribution ou datation précise. Le quatrain suivant, en portugais, apparaît dans un chant (un corrido) du répertoire traditionnel de la Capoeira :

« Caminando pela rua
Uma cobra me mordeu
Meu veneno era mais forte
E foi a cobra quem morreu
 » [17]

Ce quatrain ne procède pas d’une intention satirique, il est formulé à la première personne, et la résistance au venin y est présentée de façon favorable, dans les deux derniers vers : « Mon venin était plus fort / Et ce fut le serpent qui mourut » (notons incidemment que le terme employé pour « mourir », le verbe morrer, ne relève pas ici du registre familier ou vulgaire). On comprend l’intérêt de cette image dans le contexte d’un chant d’accompagnement d’un art martial, où il s’agit de valoriser et d’encourager un combattant. La dimension satirique disparaît, et le texte est plutôt sous-tendu par une symbolique positive du serpent : un homme dépasse ici le serpent dans son efficacité au combat.

Où l’on retrouve Lacédémone et l’Antiquité grecque… Nous terminons ici cette petite excursion littéraire, trop rapide sans doute, sur ce thème du serpent mourant empoisonné d’avoir mordu un homme aussi venimeux que lui.

Quelques commentaires

Nous l’avons vu, la trajectoire littéraire de ce thème doit beaucoup à l’imitation et à l’emprunt, mais souvent les sources ne sont pas mentionnées. Les traductions que nous avons citées omettent elles-mêmes le nom de Démodocos, alors qu’il figure dans l’anthologie planudéenne et ses éditions successives parues en Europe depuis la fin du quinzième siècle. La Martinière ne mentionne pas sa source d’inspiration, non plus que Voltaire, Lessing, ni les autres auteurs évoqués. Les pédagogues ne semblent pas davantage soucieux d’identifier toujours l’origine de leurs exemples, tels Batteux qui cite l’épigramme de la Martinière sans indication d’auteur. Cela n’est pas nécessairement la marque d’une volonté d’appropriation. Thomas More précise bien que son épigramme latine est traduite du grec. Voltaire diffuse d’abord son quatrain visant Fréron sans en revendiquer la paternité, et dans les six belles traductions versifiées d’épigrammes qu’il propose dans les Questions sur l’Encyclopédie – sans en mentionner les auteurs grecs – il précise bien qu’elles sont issues de l’Anthologie grecque, et occulte sa contribution personnelle en les présentant comme le travail d’un auteur inconnu. Il faut noter d’autre part que la notion de propriété littéraire des œuvres ne prend vraiment forme qu’à la fin du siècle des Lumières. Les textes et ouvrages anonymes ou apocryphes, les dissimulations sous des pseudonymes variés, les impressions à l’étranger sans mention d’éditeur abondent d’ailleurs au dix-huitième siècle, dans le but notamment d’échapper à la censure ou aux risques encourus pour des écrits subversifs. Mais aussi parfois pour brouiller les pistes, pour plus d’efficacité dans les combats intellectuels (c’est le cas notamment de Voltaire et de Fréron, qui ont largement usé de ces stratagèmes dans leurs échanges polémiques).

Au-delà de l’emprunt, le thème qui nous occupe ici (celui du serpent empoisonné par le sang de l’homme qu’il a mordu) s’est notablement transformé au long de sa trajectoire littéraire. Nous l’avons vu, dans les textes modernes, la cible n’est plus la population d’une région comme chez Démodocos, mais un individu en particulier. En outre, les imitateurs forcent le trait. En effet, l’épigramme attribuée au poète de Léros énonce simplement que la vipère « elle-même aussi » mourut (καὶ αὐτὴ, équivalent au latin ipsa quoque, peut être traduit littéralement par elle-même aussi), sous-entendant ainsi que l’homme l’accompagne dans la mort. Alors que les imitateurs insistent sur le fait que « ce fut elle qui mourut », suggérant que l’homme visé est d’une nature si puissamment mauvaise qu’il survit à la morsure (le quatrain transmis par la tradition de la Capoeira, quant à lui, retient surtout l’idée de la puissance de l’homme suffisamment venimeux pour tuer le serpent, et n’a pas de portée satirique).

Mais insistons, en guise de conclusion, sur la richesse de la tradition d’imitation des auteurs de l’Antiquité dans les lettres européennes de la Renaissance jusqu’aux Lumières, qui s’est manifestée entre autres par le foisonnement — que nous n’avons fait qu’entrevoir à l’occasion de cette petite recherche — des épigrammes et recueils d’épigrammes en partie inspirés de l’Anthologie et d’autres auteurs anciens entre le seizième et le dix-septième siècles.

Pour citer cette note : Thierry Demai, « L’homme aussi venimeux que le serpent – de Démodocos de Léros à la Capoeira », Traces des littératures anciennes, note de travail no 1, 26 septembre 2023 (www.tracesdeslitteraturesanciennes.fr).

Notes et références

[1] Œuvres complètes de Voltaire, texte établi par Louis Moland, Paris, Garnier, 1877-1885, tome 10, p. 568. Notons que cette épigramme, datant de 1760, semble d’abord avoir circulé dans les milieux littéraires, dans un premier temps, dans une version légèrement différente : Dans la chronique anonyme intitulée Mémoires secrets pour servir à l’histoire de la république des lettres en France depuis 1762 à nos jours (Londres, John Adamson, 1777, tome I, p. 182), on observait qu’il « court dans le monde une épigramme sur Fréron, qu’on dit être de M. de Voltaire », en la citant sous une forme proche de celle rapportée ici, si l’on excepte le premier vers : « Un jour loin du sacré vallon… ». Cette allusion à un vallon du Parnasse qui était le séjour des Muses visait sans doute à suggérer que Fréron n’était qu’un piètre auteur.

[2] L’Anthologie grecque, souvent simplement nommée l’Anthologie, est une somme d’épigrammes en grec ancien, regroupant par catégories des textes puisés dans les différents recueils de poètes ou compilateurs de l’Antiquité, et couvrant une période d’environ dix siècles à partir du cinquième siècle avant notre ère. Elle est constituée d’abord par Constantin Céphalas, à la fin du neuvième siècle de notre ère, puis complétée et corrigée par différents autres contributeurs, comme Constantin de Rhodes, assistant de Constantin VII Porphyrogénète. Cette somme comportait également des ajouts d’épigrammes plus tardives, chrétiennes en particulier. Une autre compilation, présentant de très larges recouvrements avec celle de Céphalas, est établie vers 1300 par le moine byzantin Maxime Planude (anthologie planudéenne). La façon dont ces deux recueils nous sont parvenus, au travers de différents manuscrits, est relatée notamment par Pierre Laurens dans sa préface à l’Anthologie grecque, traduction publiée en 2019 (Paris, les Belles lettres). La compilation de Céphalas est connue sous le nom d’Anthologie palatine, du fait qu’un manuscrit en a été retrouvé à la bibliothèque palatine d’Heidelberg à la fin du seizième siècle. Les éditions modernes de l’Anthologie grecque regroupent les deux sources (Céphalas et Planude). La traduction citée écarte les ajouts tardifs de Constantin Céphalas et Constantin de Rhodes. Les informations données ici s’appuient sur la préface de Pierre Laurens.

[3] Voltaire cite ce recueil d’épigrammes dans un article de la Gazette littéraire de l’Europe du 23 mai 1764 (Gazette littéraire de l’Europe, tome premier, mars, avril et mai 1764, Paris, Imprimerie de la Gazette de France, pages 309-312). Il mentionne également l’Anthologie dans l’article « Épigramme » des Questions sur l’Encyclopédie (cinquième partie, Genève, Cramer, 1771, p. 220).

[4] Antoine-Augustin Bruzen de la Martinière, Nouveau recueil des épigrammatistes françois, anciens et modernes, Amsterdam, Frères Wetstein, 1720, tome II, p. 63. Les épigrammes y sont classées par auteur, celles de la Martinière lui-même étant présentées sous la mention d’auteur « Mr. B. L. M. ». Notons que d’autre part Alexis Piron (1689-1773) s’attribue implicitement la paternité de cette épigramme dans un recueil de poésies paru l’année de sa mort (Recueil de poésies ou œuvres diverses, paru à Lausanne sans indication d’éditeur, 1773, p. 2). Mais l’épigramme rapportée dans ce recueil, identique à celle de la Martinière, donc visant un « Aurelle », apparaît étonnamment sous le titre « Contre M. Fréron » ! L’attribution de ce quatrain à Alexis Piron semble peu crédible.

[5] Sans identifier clairement cette filiation, Fréron a bien fait observer que le quatrain de Voltaire n’était guère original, puisqu’on trouvait dans le Cours de Belles lettres de l’abbé Charles Batteux l’épigramme de la Martinière, sans indication d’auteur : Charles Batteux, Cours de Belles lettres, ou principes de la littérature, nouvelle édition, tome III, Paris, Desaint & Saillant / Durand, 1753, p. 180. Pour ces remarques de Fréron, voir Harvey Chisick, « La réputation de Fréron parmi ses confrères, Fréron dans le Journal de Trévoux, le Journal encyclopédique, la Correspondance littéraire et les Mémoires secrets », dans Sophie Barthélémy, André Cariou, Jean Balcou (dir.), Élie Fréron, polémiste et critique d’art, Presses universitaires de Rennes (Interférences), 2001, p. 97-106. Selon Harvey Chisick, Fréron aurait également avancé dans une lettre ultérieure que cette épigramme trouvait son origine chez « un auteur latin anonyme qui se moquait des Cappadociens » (p. 97), ce qui renvoie sans doute indirectement au texte de l’Anthologie, mais sans mention de l’auteur présumé, grec en l’occurrence et non latin, ni de la source.

[6] En particulier depuis l’édition par Jean Lascaris de l’anthologie planudéenne, à Florence, en 1494, et ses multiples rééditions. L’épigramme qui nous intéresse ici figure dans le manuscrit de l’anthologie planudéenne comme dans celui de l’Anthologie palatine. Voir par exemple, pour l’anthologie planudéenne, l’édition d’Henri Estienne (Anthologia diaphoron epigrammaton palaion… Florilegium diversorum epigrammatum veterum, in septem libros divisum…, Genève, Henri Estienne, 1566, livre II, p. 168).

[7] Cette épigramme se trouve au livre XI (épigrammes bachiques et satiriques) de l’Anthologie palatine, ou, comme noté précédemment, au livre II de l’anthologie planudéenne. Pour la traduction par Robert Aubreton, voir l’Anthologie grecque, Paris, les Belles lettres, 2019, livre XI, épigramme 237, p. 511 (ou l’édition bilingue de 1972 : Anthologie palatine, tome X, livre XI, Épigrammes bachiques et satiriques, texte établi et traduit par Robert Aubreton, Paris, les Belles lettres, 1972). La traduction de Félix Dehèque date de 1863 : Anthologie grecque, traduite sur le texte publié d’après le manuscrit palatin par Fr. Jacobs, en deux tomes, Paris, Hachette, 1863 ; l’épigramme qui nous intéresse ici se trouve dans le premier tome, page 424 (épigramme 237).

[8] Plus précisément, quatre épigrammes sont attribuées à Démodocos de Léros dans l’Anthologie palatine. Si l’on reprend les numérotations des éditions modernes, il s’agit, au livre XI, des épigrammes 235 concernant les habitants de Chios, 236 concernant les Ciliciens, 237 visant les Cappadociens (c’est celle qui nous occupe dans cette note) et 238, visant aussi les Cappadociens. L’édition française que nous avons citée (les Belles Lettres, 2019), note que l’attribution à Démodocos de l’épigramme 238 est nécessairement erronée (voir note en bas de page 512), mais l’attribution des trois autres n’y est pas mise en question. Particulièrement critique sur l’attribution des épigrammes de l’Anthologie grecque, l’ouvrage Further greek epigrams (sous la direction de Denys L. Page, Cambridge University Press, 1981, page 39) considère l’attribution à Démodocos de l’épigramme 235 comme authentique ; l’attribution de l’épigramme 236, simple décalque de la précédente appliquée aux Ciliciens, y est considérée comme douteuse, et l’attribution de l’épigramme 238 comme certainement erronée. S’agissant de l’épigramme 237 qui nous intéresse ici, cet ouvrage conclut qu’on ne peut être certain de son inauthenticité (le hiatus au milieu du pentamètre n’étant pas un critère sûr de datation), mais que puisqu’elle est placée entre une épigramme d’authenticité douteuse (l’épigramme 236) et une autre certainement inauthentique (l’épigramme 238), il est plus sûr de ne pas l’inclure dans l’ensemble des épigrammes dont l’attribution est considérée comme authentique. Il semble cependant difficile de trancher sur la base de cet argument, qui paraît un peu faible.

[9] Sur ces différents points, voir Pierre Grimal, Dictionnaire de la mythologie grecque et romaine, Paris, Presses universitaires de France, 15e édition, 2002 (première édition : 1951). Voir aussi : Erich Küster, Die Schlange in der grieschichen Kunst und Religion, Giessen, Alfred Töpelman, 1913.

[10] Sur ces différentes références mythologiques, où le serpent apparaît comme un animal funeste et souvent terrifiant, voir également Pierre Grimal, ouvrage cité.

[11] Cette représentation négative du serpent persiste largement au Moyen Âge (voir notamment Michel Pastoureau, Bestiaires du Moyen Âge, Paris, Seuil, 2011), et jusqu’à nos jours. De même, la référence au caractère fourbe, à la duplicité du serpent semble traverser les âges. Ce trait de duplicité est parfois associé à la langue double du serpent. On en trouve un exemple chez Shakespeare, dans Le Songe d’une nuit d’été (vers 1595), dans cette interpellation de Demetrius par Hermia : « And hast thou kill’d him sleeping? […] / An adder did it; for with doubler tongue / Than thine, thou serpent, never adder stung. » (« Et l’as-tu tué endormi ? […] / Une vipère l’a fait. Car avec une langue plus double / Que la tienne (toi, serpent) jamais vipère ne piqua », Le Songe d’une nuit d’été, Paris, Gallimard, Folio Théâtre, édition bilingue, trad. Jean-Michel Déprats, p. 152 et suiv., 2018).

[12] Thomas More, Epigrammata clarissimi disertissimique viri Thomae Mori Britanni : ad emendatum exemplar ipsius autoris excusa, Bâle, Johannes Froben, 1520, p. 58.

[13] Claude Lancelot, Epigrammatum delectus ex omnibus tum veteribus, cum recentioribus Poëtis accuratè decerptus…, Paris, Parisiis,1659, p. 331.

[14] Filippo Pananti, Novellette ed epigrammi del celebre Pananti, con la Civetta, poemetto del medesimo, ed altre…, Cale, éditeur non identifié, 1802. Voir aussi P. Ronzy, « Correspondance », Revue des études grecques, tome 49, fascicule 230, 1936, p. 335 (où le nom de F. Pananti est orthographié par erreur « Panauti »).

[15] Gotthold Ephraim Lessing, Werke, Band 1, München, Carl Hanser Verlag 1970, p. 27. On pourrait proposer la traduction suivante : « Alors que Fell, le vitupérateur, s’étendait dans la touffeur du foin / Un scorpion le piqua. Que pensez-vous qu’il arriva ? / Que Fell mourut de la piqûre ? Ah oui vraiment ! / Le scorpion creva. » D’autres variations conservant le thème mais sortant du cadre de l’épigramme ont également été relevées, comme la chanson An Elegy on the Death of a Mad Dog, de l’auteur anglo-irlandais Oliver Goldsmith, qui apparaît dans son roman Vicar of Wakefield, de 1766, et où c’est un chien enragé qui meurt après avoir mordu un homme ; nous nous appuyons ici sur la citation de Goldsmith par « Quos ego » (blog Textures, ratures, biffures, https://1.bp.blogspot.com , accès le 18 janvier 2022).

[16] Épigramme citée (p. 76) dans Yann Tholoniat, « Reader, attend : Robert Burns et l’art de la pointe », Études écossaises, vol. 17, 2015, p. 67-86.

[17] Juan Diego Díaz Meneses, “Analysis and proposed organization of the Capoeira song repertoire”, Ensayos – Historia y teoría del arte, num. 11, 2006, p. 145-170. Ce quatrain est cité à la page 164. Díaz Meneses en propose la traduction anglaise suivante : “Walking down the street / A snake bit me / My venom was stronger / And it was the snake who died.”

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