• Lointains échos du vase de bronze de Dodone

    Thierry Demai, 26 mai 2025

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    L’expression Dōdōnaîon khalkeîon (ou khalkíon) souvent traduite par « le bronze de Dodone », désignait en grec un vase de bronze de l’oracle de Dodone, en Épire, dont on disait qu’il résonnait presqu’indéfiniment si on le stimulait. Cette expression a été employée de façon figurée pour qualifier une personne au bavardage incessant, comme le montre un fragment d’une pièce perdue de Ménandre, auteur comique grec de la fin du quatrième siècle avant notre ère. Dans cet usage, elle a été identifiée comme paroimía (expression proverbiale) et répertoriée ou mentionnée par divers auteurs, compilateurs et lexicographes de l’Antiquité et du Moyen Âge. Elle est ensuite abondamment évoquée à partir de la Renaissance, notamment dans les Adages d’Érasme et dans de nombreux dictionnaires et ouvrages à visée encyclopédique, du seizième au dix-huitième siècle et jusqu’à nos jours. Mais curieusement, au-delà de cette connaissance savante, le recours effectif à cette paroimía semble rare dans les textes de l’Antiquité qui nous sont parvenus. Il n’est guère plus abondant dans les siècles qui suivent. En littérature de langue française, quelques auteurs font un usage figuré du « bronze de Dodone » ou des « chaudrons de Dodone », qui s’écarte souvent de l’application aux personnes excessivement bavardes. Rabelais en offre de belles illustrations. L’un des derniers échos sans doute de ce fameux vase dodonéen, assez frappant, apparaît dans le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, dans un passage polémique visant Jules Romains. Cette note porte sur l’origine de cette expression et sur les traces que nous avons pu en trouver dans des textes grecs et latins et dans les lettres françaises.

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    L’oracle de Zeus à Dodone

    Cet oracle était l’un des plus renommés avec celui d’Apollon à Delphes. Il se situait aux confins nord-ouest de la Grèce, en Épire, à une vingtaine de kilomètres de la ville actuelle de Ioannína et du lac Pamvotis (voir l’illustration 1). Il était considéré par les Grecs comme particulièrement ancien, le plus ancien selon Hérodote, et d’origine pélasgique, c’est-à-dire pré-hellénique [1]. Il est déjà mentionné aux huitième et septième siècles avant notre ère, dans l’Iliade et l’Odyssée, et dans un texte d’Hésiode [2]. Les avis du dieu y étaient recueillis par la médiation d’un chêne sacré. Dans l’Odyssée, par exemple, il est dit qu’Ulysse s’était rendu à Dodone, afin qu’« il entende, du chêne divin à la chevelure élevée, le conseil de Zeus » (…θεοῖο / ἐκ δρυὸς ὑψικόμοιο Διὸς βουλὴν ἐπακούσαι), au sujet de son retour à Ithaque (chant XIV, vers 327-328). Les sources littéraires suggèrent que dans les temps homériques, à Dodone, les interprètes du dieu étaient des prêtres, les Selles, « qui ne se lavent pas les pieds et couchent sur la terre » (Iliade, XVI, vers 233 et suiv. ; traduction Eugène Lasserre), alors que, plus tardivement, en tous les cas depuis le cinquième siècle avant notre ère, il s’agissait de prêtresses, les Péléiades, puisqu’Hérodote dit s’être entretenu avec elles, au livre II de ses Histoires [3].

    Illustration 1. Situation de Dodone sur une carte de la Grèce antique (extrait et adaptation d’une carte de Fut. Perf. / Zunkir, 2021, Wikimedia commons, licence CC-BY-SA 4.0)

    Les fouilles réalisées sur le site de cet oracle ont permis de retrouver des indices de son activité, datant pour les plus anciens du huitième siècle avant notre ère, et notamment de nombreux fragments d’offrandes votives en bronze (fragments de trépieds, en particulier) [4]. Les recherches historiques et archéologiques conduites depuis l’identification de l’emplacement du sanctuaire par Constantin Carapanos en 1875 ont été relativement nombreuses [5]. Elles ont montré que, du huitième jusqu’au cinquième siècle, l’oracle fonctionnait sans aucune infrastructure bâtie. Au quatrième siècle, un petit temple est construit (le temple de Zeus) ainsi qu’un mur ou muret, englobant cette construction et délimitant une aire à ciel ouvert, où se trouvait vraisemblablement le chêne sacré. D’autres constructions apparaissent ensuite aux alentours, mais leur nature et leur fonction restent encore débattues aujourd’hui. Le théâtre situé à quelque distance date du début du troisième siècle avant notre ère [6]. Dans les siècles suivants, le sanctuaire a connu quelques épisodes de pillage, voire de destruction. Mais il semble qu’il ait été à chaque fois restauré, et qu’il ait poursuivi longtemps son activité, jusqu’à la fin du quatrième siècle de notre ère [7].

    On sait aujourd’hui fort peu de choses sur les rituels et le fonctionnement de l’oracle. De nombreuses lamelles de plomb, où étaient inscrites les questions des personnes qui venaient le consulter, ont été retrouvées sur le site. Elles datent du sixième au deuxième siècle avant notre ère [8]. Pour le reste, comme le note Joannis Mylonopoulos, les procédés oraculaires et leur contexte n’ont donné lieu qu’à des suppositions qui restent aujourd’hui discutées et controversées. Si tous s’accordent sur le rôle d’un chêne sacré, les historiens et archéologues d’aujourd’hui tendent à rejeter l’hypothèse selon laquelle les réponses de l’oracle reposaient sur l’interprétation du bruissement de son feuillage agité par le vent [9]. Ils notent de même qu’il est douteux que le bruit de vases de bronze ait été utilisé comme un moyen de divination [10].

    Illustration 2. Vestiges archéologiques du sanctuaire de Zeus à Dodone (photo Jean Housen, avril 2014, légèrement recadrée, licence CC-BY-SA 3.0)

    Les vases sonores de Dodone

    Comme nous l’avons déjà mentionné, les vestiges archéologiques retrouvés à Dodone montrent qu’il y avait sur le site de l’oracle de nombreux trépieds (τρίποδες), sans doute apportés en tant qu’offrandes votives. Le mot trépied (τρίπους) désignait en grec un bassin de bronze monté sur trois pieds du même métal et relativement hauts, qui pouvait servir par exemple à la cuisson ; mais de tels vases, du moins lorsqu’ils étaient assez finement travaillés, constituaient aussi des objets de valeur, utilisés par exemple comme récompense pour des athlètes ayant triomphé aux jeux, comme présent d’honneur pour des hôtes de haut rang, comme offrande (voir les illustrations 3 et 6).

    Différentes sources mentionnent en outre l’existence à Dodone d’un (ou plusieurs) vase(s) de bronze ayant la propriété de résonner longuement si l’on y portait un léger coup. L’une des plus anciennes mentions est celle que l’on trouve dans un fragment d’une pièce perdue de Ménandre, où une femme particulièrement bavarde est comparée au Δωδωναῖον χαλκίον, qui sonne pendant toute une journée si on le frappe légèrement ; nous reviendons plus longuement sur ce fragment dans la section suivante. Le mot χαλκίον désigne un objet en bronze, et le plus souvent un vase de bronze, tel qu’un trépied ou un lébès (pour des exemples de lébès en bronze, voir l’illustration 4) [11]. Un peu plus tard Callimaque, dans son Hymne à Délos, guère postérieur sans doute à l’année 275 avant notre ère, évoque les Pélasges de Dodone « serviteurs du lébès jamais silencieux » (θεράποντες ἀσιγήτοιο λέϐητος) [12].

    Dans les textes de l’Antiquité qui nous sont parvenus et qui donnent davantage de détails au sujet de la présence de ces vases de bronze sonores à Dodone, on peut distinguer deux principales traditions. L’une a été rapportée par Dèmon, historien et auteur d’un recueil de proverbes, et qui écrivait probablement à la fin du quatrième siècle avant notre ère. D’après la citation qu’en fait Étienne de Byzance dans l’article « Dodone » de ses Ethnika, Dèmon, pour éclairer l’expression proverbiale Δωδωναῖον χαλκίον, explique que le temple de Zeus Dodonéen n’avait pas de murs, mais de nombreux trépieds alignés si près les uns des autres que si l’on en heurtait un, le son était transmis à chaque autre vase par le contact, et le bruit continuait jusqu’à ce que l’on touchât l’un d’eux [13]. On trouve aussi chez l’auteur latin Servius, au quatrième siècle (de notre ère), dans son commentaire de Virgile, une évocation similaire de l’oracle de Zeus, où sont « des vases de bronze qui, par un seul contact, résonnaient habituellement tous ensemble » (vasa aenea, quae uno tactu universa solebant sonare) [14].

    Illustration 3. Trépieds représentés sur des poteries grecques anciennes : (a) à gauche, chevaux attachés à un trépied, détail d’une amphore à col attique de la période géométrique tardive, vers 720 avant notre ère ; (b) au centre, Héraclès dérobant le trépied de l’oracle de Delphes, détail d’une œnochoé athénienne, vers 520 avant notre ère ; (c) à droite, homme, sans doute un athlète, portant un trépied, amphore attique, vers 550 avant notre ère
    Sources et crédits :
    (a) Altes Museum, inv. 31005, crédit Staatliche Museen zu Berlin, Antikensammlung, lic. CC-BY-SA 4.0 ; (b) musée du Louvre, dép. des Antiquités grecques, étrusques et romaines, Cp 3271, crédit GrandPalaisRmn / René-Gabriel Ojéda 1993 ; (c) Metropolitan Museum of Art, New-York, num. 56.171.13, domaine public

    Illustration 4Lebetes en bronze : (a) à gauche, lébès de Campanie du cinquième siècle avant notre ère, portant une inscription en grec ; (b) à droite, lébès de la même époque, trouvé à Éléonte en Chersonèse
    Sources et crédits :
    (a) British Museum, num. 1824,0489.1 (© The Trustees of the British Museum, lic. CC-BY-NC-SA 4.0) ; (b) musée du Louvre, dép. des Antiquités grecques, étrusques et romaines, Br 4665.1 (crédit GrandPalaisRmn / Hervé Lewandowski 2007)

    L’autre tradition a été transmise par Polémon d’Ilion (le Périégète), philosophe et géographe de la fin du troisième siècle avant notre ère. Sa description nous est connue par l’intermédiaire d’Aristide, auteur au siècle suivant d’un recueil de proverbes, et d’une citation de ce dernier par Étienne de Byzance, dans le même article des Ethnika : Il y aurait eu à Dodone deux piliers parallèles, l’un supportant un vase de bronze, de taille modeste, et l’autre une statue d’enfant tenant un fouet aux lanières métalliques qui frappaient le vase dès que le vent soufflait [15]. Au début du premier siècle de notre ère, une version un peu différente est donnée par Strabon au livre VII de sa Géographie : évoquant l’expression proverbiale Δωδωναῖον χαλκίον, il l’explique par la présence dans le sanctuaire d’un vase de bronze (χαλκίον) surmonté d’une statue qui tenait un fouet de bronze ; il s’agissait d’une offrande des Corcyréens. Les lanières du fouet étaient garnies d’osselets, qui frappaient le vase lorsqu’il y avait du vent ; le son produit durait au point qu’on pouvait compter jusqu’à quatre cents avant qu’il ne s’éteigne [16].

    L’usage littéraire des vases de bronze dodonéens

    Moquer ou dénigrer les bavards : de Ménandre à Libanios

    Ces vases (ou ce vase) à la résonnance prolongée sont au fondement de comparaisons et de métaphores dans la littérature de l’Antiquité. On peut en trouver une première trace dans un fragment – que nous avons déjà évoqué plus haut – de L’Arrhéphore ou la joueuse de flûte, une pièce perdue de l’auteur comique grec Ménandre, écrite probablement dans le dernier quart du quatrième siècle avant notre ère :

    « ἐὰν δὲ κινήσηι μόνον τὴν Μυρτίλην
    ταύτην τις, ἣν τίτθην καλεῖ, πέρας ποιεῖ
    λαλιᾶς. τὸ Δωδωναῖον ἄν τις χαλκίον,
    ὃ λέγουσιν ἠχεῖν, ἂν παράψηθ’ ὁ παριών,
    τὴν ἡμέραν ὅλην, καταπαύσαι θᾶττον ἢ
    ταύτην λαλοῦσαν· νύκτα γὰρ προσλαμβάνει. »

    Nous suivons ici le texte établi par Francis Sandbach [17]. En voici une traduction, inspirée en grande part de celle, en langue anglaise, de Maurice Balme :

    « Si l’on pousse à parler cette Myrtile,
    qu’elle (/il) appelle “nourrice”, on produit un parfait
    bavardage. On dit que le vase de bronze de Dodone,
    si un passant le touche, résonne toute la journée,
    mais on l’arrêterait plus tôt que cette bavarde,
    qui continue également pendant la nuit. » [18]

    La formulation τὸ Δωδωναῖον χαλκίον ou τὸ Δωδωναῖον χαλκεῖον, employée comme élément de comparaison pour une personne bavarde, a été identifiée très tôt comme une expression proverbiale (paroimía), répertoriée et transmise dans divers florilèges, lexiques ou compilations de portée plus générale, qui souvent se réfèrent à l’exemple de Ménandre. Nous ne nous attarderons pas sur cette tradition savante. Dans l’Antiquité, on en trouve trace dans des recueils de proverbes, ou dans les fragments qui en ont subsisté, et notamment chez Dèmon, Aristide, Lucille de Tarrha, Zénobios et Diogénien ; des géographes comme Strabon, et tardivement Étienne de Byzance, ont aussi rapporté cette paroimía [19]. À l’époque médiévale, les textes des érudits grecs byzantins en font état : elle est mentionnée notamment dans le lexique de la Souda (écrit à Byzance au dixième siècle), et, du douzième au quatorzième siècle, dans les commentaires de l’Iliade par Eustathe de Thessalonique et dans les recueils parémiographiques de Grégoire II de Chypre et de Macaire Chrysocéphale. Au quinzième siècle, l’humaniste grec Michel Apostolios, né à Constantinople, la répertorie dans sa collection de proverbes [20]. Cette tradition perdure aussi dans l’Occident de la Renaissance : cette expression proverbiale figure dans les Adages d’Érasme, dès leur première édition en 1500, mais apparaît également au seizième siècle dans le Dictionarium historicum ac poeticum de Charles Estienne et le Theatrum vitae humanae de Theodor Zwinger [21]. Au cours des siècles suivants, la paroimía du vase de bronze de Dodone est citée dans des ouvrages publiés en français, dictionnaires ou livres à visée encyclopédique, ou consacrés à l’Antiquité. Nous nous contenterons ici de mentionner le Grand dictionnaire historique de Louis Moréri (dans le troisième volume paru en 1689), L’Antiquité expliquée et représentée en figures de Bernard de Montfaucon (1719), le Grand dictionnaire géographique et critique de Bruzen de la Martinière (1726), et L’Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée par Diderot et D’Alembert (article « Chauderons de Dodone », dans le troisième volume, paru en 1753) [22].

    Mais reprenons le cours de notre propos, qui porte plutôt sur l’usage littéraire effectif de cette expression proverbiale, usage dont la relative rareté contraste avec l’abondante connaissance savante qui vient d’être rapidement évoquée.

    Après Ménandre, on peut citer également le poète Callimaque, au siècle suivant, dans ce court fragment où le bronze de Dodone est employé de façon métaphorique : « μή με τόν ἐν Δωδῶνι λέγοι μόνον οὕνεκα χαλκόν / ἤγειρον… » ce qui pourrait être traduit par « qu’on ne dise pas que je ne faisais qu’éveiller le bronze à Dodone » [23]. Ici Callimaque utilise le mot χαλκός qui désigne le bronze (ou le cuivre) comme matière mais peut aussi s’appliquer à un objet en bronze, comme un vase. Si l’on ne sait rien du contexte de ce fragment, on comprend néanmoins que l’auteur devait mentionner une précaution prise pour éviter de passer pour un bavard, ou l’instigateur d’un bavardage incessant.

    Les autres exemples que nous avons pu trouver dans les textes de l’Antiquité sont nettement plus tardifs. Au deuxième siècle de notre ère, Aelius Aristide, rhéteur et sophiste grec, s’élevant contre le dénigrement des grands orateurs et hommes politiques athéniens Miltiade, Cimon, Thémistocle et Périclès dans le Gorgias de Platon, s’en prend aux platoniciens et écrit, dans son troisième discours :

    « À d’autres égards, ils sont plus silencieux que leur ombre, mais lorsqu’il leur faut dénigrer et calomnier quelqu’un, vous ne les compareriez pas au vase de bronze de Dodone (τῷ Δωδωναίῳ μὲν οὐκ ἄν εἰκάσαις αὐτοὺς χαλκείῳ) — qu’il n’en soit rien, ô Zeus ! — mais à des moustiques bourdonnant dans l’obscurité. » [24]

    La comparaison avec le vase de Dodone n’apparaît ici que par une sorte de procédé de prétérition, puisque l’auteur suggère qu’il ne faut pas l’employer dans ce cas, mais plutôt une autre, plus dévalorisante pour les personnes visées.

    Illustration 5. Zeus au foudre, statuette en bronze (hauteur 13,5 cm) trouvée à Dodone et datant du début du cinquième siècle avant notre ère, avec à droite une vue de détail ; Altes Museum, Antikensammlung, num. Misc. 10561 (crédits : à gauche photo Zde, 2014, lic. CC-BY-SA 4.0 ; à droite détail tiré d’une photo sous copyright Staatliche Museen zu Berlin / Johannes Laurentius)

    Au quatrième siècle de notre ère, le rhéteur grec Libanios, originaire d’Antioche, traite le cas d’une femme particulièrement bavarde, dans sa vingt-sixième déclamation ; après une série de comparaisons où elle est dite plus bavarde qu’une tourterelle, qu’une pie, qu’une cigale…, il ajoute « elle surpasse le vase de bronze de Dodone » ( τὸ Δωδωναῖον ὑπερβαίνει χαλκεῖον) [25]. La paroimía est ici employée d’une façon assez comparable à celle de Ménandre, et conforme à l’usage que mentionnent les recueils de proverbes ou les textes savants de l’Antiquité, dont certains précisent qu’elle s’applique à ceux qui bavardent beaucoup (Diogénien, Étienne de Byzance citant Dèmon) ou ceux qui bavardent abondamment et sans discontinuer (Zénobios) [26].

    Le thème du silence épistolaire

    C’est dans une perspective assez différente qu’Ausone, auteur latin du quatrième siècle, évoque le vase de bronze de Dodone dans une lettre versifiée. Cet homme politique et lettré gallo-romain, originaire de la ville de Bordeaux, s’adresse à son ami Paulin de Nole, quelque temps après la conversion de ce dernier au christianisme. Dans cette lettre, se plaignant du silence épistolaire de Paulin, et souhaitant l’encourager à écrire, Ausone enchaîne différents arguments où il note en particulier que la nature, les animaux, comme les activités humaines produisent toujours des sons, ajoutant : « nec Dodonaei cessat tinnitus aeni / in numerum quotiens radiis ferientibus ictae / respondent dociles moderato uerbere pelues ». Soit, dans la traduction en prose de David Amherdt, « et à Dodone l’airain ne cesse de tinter lorsque les bassins frappés en cadence par des baguettes répondent docilement au rythme des coups » (aenum désignant en latin un chaudron ou autre récipient de bronze, une traduction plus littérale du vers nec Dodonaei cessat tinnitus aeni serait « et le tintement du vase de bronze de Dodone ne cesse pas ») [27]. Il n’y a pas là à proprement parler de métaphore ni de comparaison, mais plutôt un développement inductif, où le chaudron de l’oracle prend place dans une série d’exemples destinée à montrer que rien ne reste toujours dans le silence.

    On retrouve un peu plus tard ce thème du silence épistolaire chez le rhéteur grec chrétien Procope de Gaza, qui vécut à la fin du cinquième siècle et au début du sixième. Cet éminent représentant de l’école de rhétorique de Gaza utilise la métaphore du vase sonore de Dodone dans deux de ses lettres. Dans l’une (lettre 160), adressée à son frère Philippe, il se plaint de ne pas recevoir de ses nouvelles. Voici la traduction d’un passage de cette lettre :

    « Mais envoie-nous à ton tour au moins une lettre en réponse, et mets fin au silence de cinq ans, en accord avec les pythagoriciens. Car nous, nous sommes même devenu un vase de bronze de Dodone, voulant te pousser à parler (ὡς ἡμεῖς καὶ Δωδώνης χαλκεῖον γεγόναμεν, κινῆσαι σε πρὸς λόγους ϐουλόμενοι). » [28]

    L’allusion aux pythagoriciens fait référence au fonctionnement de leurs écoles : À ce sujet, Aulu-Gelle note au livre I de ses Nuits attiques que ceux qui voulaient suivre leurs enseignements, s’ils étaient jugés aptes, se voyaient d’abord imposer quelques années de silence (jamais moins de deux ans), où ils ne pouvaient qu’écouter leurs professeurs et leurs condisciples plus avancés, sans pouvoir poser des questions ni prendre des notes [29].

    Curieusement, Procope de Gaza mentionne également le vase de bronze de Dodone dans une autre de ses lettres où, à l’inverse, il se justifie de n’avoir pas écrit à un correspondant (lettre 5). Dans ce courrier, adressé à un homme nommé Jean, il développe différents arguments pour montrer qu’envoyer des lettres n’est pas un signe d’affection, pas plus que le silence n’est un signe de reproche, et conclut en disant :

    « Considérant tout cela, tu apprécieras davantage celui qui se tait que celui qui parle, même si le vase de bronze de Dodone résonnait sur sa langue (εἰ καὶ τὸ Δωδώνης αὐτῷ χαλκεῖον ἐπὶ τῆς γλώττης ἠχεῖ). Mais ne garde pas le silence en pensant pouvoir prendre cette excuse ; sinon, nous proclamerons le contraire. » [30].

    La métaphore peut être interprétée ici de façon plutôt positive : celui qui parle n’est pas apprécié, mais il pourrait l’être davantage s’il parlait comme le vase sonore de Dodone. Chez Procope de Gaza, comme chez Ausone, le recours au trépied dodonéen ne semble pas avoir de visée clairement dépréciative.

    Usages figurés plus tardifs : une diversification

    L’emploi métaphorique ou figuré du vase de bronze de Dodone semble ensuite s’étendre encore, au-delà de la seule application aux bavards et au thème du silence et de la loquacité.

    On en trouve un exemple dans la correspondance de Michel Choniatès (Michel Acominat), écrivain et ecclésiastique byzantin, métropolite d’Athènes à la fin du douzième siècle. Dans une lettre écrite au sujet d’une affaire financière dont nous ne connaissons pas les détails (lettre 106), il pointe avec ironie les motivations pécuniaires qui conduisent à déployer des trésors de rhétorique dans les échanges épistolaires. Il y multiplie les emplois du mot bronze et de ses dérivés, les jeux de mots et références autour de ce métal symbolique de la monnaie. Nous en traduisons ici un passage, où il est question d’une lettre antérieure :

    « En réalité, tout le billet tinte du son du bronze. Telle la frappe de la monnaie de bronze soumettant la matière, il sonne tout de bronze et résonne et assourdit, comme le bruit retentissant de chevaux ferrés de bronze heurtant les oreilles aux alentours. Non seulement, en effet, il frappe pour les stimuler le vase de bronze de Dodone et la cloche à la bouche de bronze, mais encore, ce qui est paradoxal, il ose travailler en bronze (χαλκουργεῖν) l’argent, ou même l’or, de même que Midas, par un souhait, transformait tout en or. » [31]

    Le vase dodonéen apparaît ici dans une série de métaphores et de comparaisons évoquant le bronze et ses propriétés sonores, pour décrire la force et la prégnance des préoccupations financières qui transparaissent dans le billet mentionné.

    Illustration 6. Droit et revers de monnaies grecques anciennes comportant une représentation de trépied : (a) à gauche, monnaie de bronze de Rhégion, troisième siècle avant notre ère ; (b) au centre, statère d’argent de Crotone, fin du sixième siècle avant notre ère ; (c) à droite, statère d’or de la cité macédonienne de Philippes, vers 358 avant notre ère
    Sources et crédits :
    (a) et (c) Bibliothèque nationale de France, département des Monnaies, médailles et antiques, collection de Luynes, num. 805 et 1570 respectivement, gallica.bnf.fr / BnF ; (b) Altes Museum, Münzkabinett, num. 18215958, crédit Staatliche Museen zu Berlin / Dirk Sonnenwald 

    À la Renaissance, dans son Éloge de la folie, publié en 1511, Érasme fait un usage classique de la paroimía qu’il a recensée dans ses Adages : s’en prenant aux érudits, il critique durement les jurisconsultes qui entrelacent d’innombrables lois et accumulent gloses et opinions, puis ajoute : « adiungamus his dialecticos ac sophistas, hominum genus quouis aere Dodonaeo loquacius », c’est-à-dire « nous leur adjoignons les dialecticiens et les sophistes, genre d’hommes plus bavard que tout bronze de Dodone » [32].

    Mais un peu plus tard, dans une de ses lettres, écrite vers 1530 et adressée à Cristóbal Mexia, frère de l’humaniste sévillan Pero Mexia, Érasme développe une métaphore mettant en jeu de façon plus originale les vases de bronze de Dodone, lorsque qu’il relate ses conflits avec les franciscains qui le mettent en cause : « Cum monachis, vir prudentissime, censeo non decertandum. Dodonaei lebetes sunt ; si moues vnum, moueris omnes. » (Ce que l’on peut traduire ainsi : « Avec les moines, homme très prudent, je suis d’avis qu’il ne faut pas trancher par un combat. Ce sont des vases de Dodone ; si tu en fais bouger un, tu les mettras tous en mouvement. ») [33]. On peut observer que s’il s’écarte ici de la figure classique, le philosophe de Rotterdam reste cependant fidèle aux sources anciennes, s’appuyant en particulier sur la description que donne Dèmon de la configuration de l’oracle dodonéen, selon la citation qu’en fait Étienne de Byzance.

    Au seizième siècle également, les vases de Dodone apparaissent chez Rabelais, tout d’abord dans le Tiers livre des faicts et dicts héroïques du noble Pantagruel, dont la première édition date de 1546. Ce livre contient de vastes développements sur le projet de mariage de Panurge et son opportunité, qui donne lieu à d’abondantes discussions, à la mise en œuvre de méthodes divinatoires, et à la consultation de nombreux personnages de toutes sortes. Panurge prend conseil notamment auprès de frère Jean des Entommeures ; voici un extrait des échanges qui s’ensuivent :

    « Escoute (dist frere Ian) l’oracle des cloches de Varenes. Que disent elles ? Ie les entends, (respondit Panurge). Leur son est par ma soif plus fatidicque que des chauldrons de Iuppiter en Dodone. Escoute. Marie toy, marie toy : marie, marie. Si tu te marie, marie, marie, tresbien t’en trouueras, veras, veras. Marie, marie. Ie te asceure que je me mariray : tous les elemens me y inuitent. » [34]

    La comparaison avec les vases dodonéens repose ici sur la valeur fatidique supposée du son qu’ils produisent, c’est-à-dire sur leur capacité à rendre des prédictions. Cette propriété oraculaire n’apparaît guère dans les textes de l’Antiquité qui ont été conservés ; on n’en trouve pas de traces avant Lucain au premier siècle de notre ère. Dans sa Pharsale, il raconte qu’un fils de Pompée, souhaitant connaître l’issue à attendre d’un combat avec les troupes de César, va consulter une enchanteresse thessalienne plutôt que de recourir aux oracles comme Delphes et Dodone, ou aux devins sachant interpréter le vol des oiseaux ou d’autres signes, ou même à quelque moyen secret mais permis par les dieux (« tacitum sed fas »). En particulier, « il ne prend pas soin de s’enquérir du son que fait Dodone, nourricière des premiers hommes, avec le bronze de Jupiter » (nec quaesisse libet, primis quid frugibus altrix / aere Jovis Dodona sonet…) [35].

    Les chaudrons de Dodone sont aussi présents dans le Cinquiesme et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, publié à titre posthume en 1564. Poursuivant la recherche de l’oracle de la Dive Bouteille, Pantagruel et ses compagnons s’approchent, à bord d’un navire, de l’Isle Sonnante, et entendent déjà de loin un bruit retentissant et prolongé ressemblant au son que produiraient de nombreuses cloches de toutes tailles sonnant ensemble. Le narrateur ajoute alors :

    « Nous doubtions que feust Dodone, avecques ses chauderons, ou le porticque dit Heptaphone, en Olympie, ou bien le bruit sempiternel du Colosse érigé sus la sepulture de Mennon en Thebes d’Egypte, ou les tintamarres que iadis on oyoit autour d’un sepulcre en l’isle Lipara, l’une des Aeolides : mais la chorographie n’y consentoit. » [36]

    À ce vacarme s’ajoute le « chant infatigable » des hommes résidant dans cette île, qui semble figurer Rome, ou l’Église, puisqu’on apprend plus loin qu’on y trouve de curieux oiseaux, ressemblant fort aux humains, aux robes de diverses couleurs, et dont les représentants mâles sont appelés « Clergaux, Monagaux, Prestregaux, Abbegaux, Evesgaux, Cardingaux & Papegaut, qui est unique en son espèce » [37].

    Les vases dodonéens contribuent ici au développement d’une comparaison implicite destinée à souligner l’intensité et la permanence du bruit des longs concerts de cloches de l’Isle Sonnante. D’autres comparants sont aussi mobilisés comme le portique heptaphone d’Olympie, qui selon Pline l’Ancien renvoyait sept fois l’écho de la voix, ou le colosse de Memnon, statue d’où émanait un bruit étrange chaque jour au lever du soleil selon différents auteurs de l’Antiquité [38].

    Illustration 7. Rabelais rédigeant les aventures de Pantagruel ; gravure, d’auteur inconnu, en page 6 de La vie inestimable du grand Gargantua, père de Pantagruel…, de François Rabelais, édité à Lyon par François Juste en 1537 (crédit gallica.bnf / BnF)

    La figure du bronze de Dodone peut être aussi relevée, au tout début du dix-septième siècle, dans un texte anonyme intitulé Discours de Jacophile à Limne, publié en 1605, et qu’en général on attribue à François de Lescours de Savignac. Ce discours est en réalité un récit de voyage imaginaire incluant de nombreux développements d’ordre plus philosophique. Les références savantes y abondent mais restent souvent très allusives [39]. Dans un passage de ce texte, le narrateur déplore que « tout le monde se mesle de faire des livres » et dénigre ces auteurs qui se croient habiles bien qu’ils « semblent [ressemblent] à l’airain de Dodone » et qu’on ne puisse rien trouver de bon dans leurs discours [40]. La comparaison paraît ici conforme à l’usage antique : elle sert à illustrer défavorablement une prolixité excessive.

    On peut trouver encore quelques rares mentions des vases dodonéens, employées dans un sens figuré, dans la production littéraire française de l’âge classique.

    En 1697, un médecin de Blois nommé Jean Bernier publie, sous un pseudonyme, un texte critique sur Rabelais et son œuvre, prétendant établir « ce qu’on en doit penser » et distinguer le bon du mauvais dans les écrits du maître tourangeau, et qui en somme le condamne pour ses railleries vis-à-vis du clergé et de la religion. Dans une longue épître placée en tête de l’ouvrage, il dédie ironiquement ce livre à Christophe Ozanne, un guérisseur dont il moque notamment la grande notoriété : « vos chaudrons, Monsieur le médecin de Chaudray, & vos coquemars font plus de bruit que les fameux chaudrons de Dodone n’en firent jadis » [41]. Ce guérisseur, demeurant dans un hameau du Vexin, était très en vogue à la fin du dix-septième siècle ; il était souvent consulté, y compris par des personnes de haut rang, et n’acceptait aucune rétribution pour ses services. La phrase de Bernier comporte en réalité une double figure (une métaphore et une comparaison) : le bruit des récipients du guérisseur, métaphore désignant sa renommée, est comparé au son incessant des vases de bronze de l’oracle de Zeus.

    Au milieu du siècle suivant, dans le troisième volume de l’Encyclopédie paru en 1753, Diderot écrit l’article consacré aux chaudrons de Dodone et à l’expression proverbiale que les anciens en avaient tirée, citant principalement Étienne de Byzance (de façon un peu infidèle puisqu’il lui fait dire que le proverbe s’appliquait aussi « à un bruit qui durait trop longtemps », ce que l’on ne trouve à aucun endroit dans le texte du géographe byzantin). Mais Diderot poursuit en ajoutant aussitôt un exemple plaisant, de sa façon, d’application de cette expression :

    « Il me semble que les auteurs et les critiques seraient très bien représentés, les uns par les chaudrons d’airain de Dodone, les autres par la petite figure armée d’un fouet, que le vent poussait contre les chaudrons. La fonction de nos gens de lettres est de résonner sans cesse ; celles de nos critiques de perpétuer le bruit ; et la folie des uns et des autres, de se prendre pour des oracles. » [42]

    Le chêne et les vases de Dodone chez Aimé Césaire

    L’exemple le plus tardif que nous ayons trouvé se trouve dans un passage du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, publié pour la première fois en 1950. Ce passage est une réplique à un texte raciste de Jules Romains, sur lequel il nous faut d’abord revenir. On sait que l’auteur de Knock était proche, avant-guerre, des cercles intellectuels progressistes et antifascistes [43]. Mais ses convictions sont ensuite devenues beaucoup plus conservatrices et réactionnaires. En 1950, dans la Revue des Deux Mondes, il publie les Lettres de Salsette, où son personnage, le professeur Salsette, universitaire français demeurant pour quelque temps aux États-Unis, consigne et transmet ses impressions et réflexions sur ce pays. Jules Romains — qui vécut lui-même en Amérique du Nord pendant la guerre — donne à voir dans ces textes ses propres opinions, tout en feignant de ne pas en être le porteur et de les tenir à distance. La chose est assez claire à la lecture des cinquième et sixième lettres. Celles-ci sont presqu’entièrement consacrées au « problème » que pose, selon lui, la présence d’une nombreuse population afro-américaine aux États-Unis. Abondamment argumentées, ces lettres s’appuient sur une étonnante accumulation de préjugés et de stéréotypes, et tendent in fine à suggérer, non sans détours et circonlocutions, la supériorité de la « race » blanche. Césaire réagit en particulier à un développement de la cinquième lettre, d’un racisme patent, où Salsette/Romains note entre autres, au sujet d’afro-américains mâchant du chewing-gum dans le métro new-yorkais, que « les évocations qui vous viennent à l’esprit, sans que vous en soyez du tout responsable, vous ramènent plus près de la forêt équatoriale […] que de la procession des Panathénées » [44]. La réplique de Césaire est la suivante :

    « Comparaison idiote pour comparaison idiote : puisque le prophète de la Revue des Deux Mondes et autres lieux nous invite aux rapprochements ‘distants’, qu’il permette au nègre que je suis de trouver — personne n’étant maître de ses associations d’idées — que sa voix a moins de rapport avec le chêne, voire les chaudrons de Dodone, qu’avec le braiment des ânes du Missouri. » [45]

    Façon imagée de dire que loin d’être un oracle, ou même un bavard invétéré, Jules Romains n’est qu’un imbécile. Celui-ci établit une opposition entre la forêt équatoriale, symbole d’une vie non civilisée, sauvage, et la procession des Panathénées (qui célèbre la déesse Athéna lors des fêtes de la cité d’Athènes), représentant une Antiquité idéalisée dont l’héritage serait l’apanage des sociétés européennes, et donc de la « race » blanche. À cela, Césaire réplique de façon symétrique en évoquant d’une part l’oracle de Zeus en Épire, autre symbole de la civilisation grecque la plus ancienne, et d’autre part les ânes du Missouri, dont l’éminent académicien Jules Romains serait en réalité plus proche.

    Dans la forme, un parallèle peut être établi entre cet usage des chaudrons de Dodone dans le Discours sur le colonialisme et celui qu’en avait fait Aelius Aristide au deuxième siècle de notre ère, dans son troisième discours visant les platoniciens (voir plus haut) : dans ces deux textes la comparaison avec le bronze dodonéen est finalement écartée au profit d’une comparaison plus dévalorisante.

    Illustration 8. Le théâtre de Dodone, dominé au sud-ouest par les crêtes enneigées du mont Tomaros ; les vestiges du sanctuaire, dissimulés par le théâtre, sont à une centaine de mètres sur la gauche (photo Onno Zweers, avril 2005, licence CC-BY-SA 3.0)

    Quelques mots de conclusion

    Les comparaisons et métaphores (ou autres développements figurés) recourant au vase de bronze de Dodone semblent donc avoir traversé les âges. Mais de telles figures n’ont été que rarement employées, si l’on en juge par le peu d’exemples que nous avons trouvés ; nos investigations, cependant, ne prétendent pas à l’exhaustivité, qui ne paraît d’ailleurs guère accessible en pratique.

    Dans les textes antiques, les quelques passages que nous avons relevés utilisent dans la plupart des cas l’expression proverbiale telle qu’elle est recensée et présentée dans les recueils des parémiographes, dans la forme, τὸ Δωδωναῖον χαλκίον (ou χαλκεῖον), et dans l’intention, pour déprécier le bavardage ou moquer les bavards. La référence au vase de bronze dodonéen paraît s’ouvrir à d’autres usages dans les derniers siècles de l’Antiquité : nous l’avons vu chez Ausone et Procope de Gaza, où elle peut être utilisée, paradoxalement, dans un développement visant à encourager un correspondant à écrire davantage.

    Aux époques plus tardives, le son du vase (ou des vases) de Dodone est évoqué à des fins très diverses, non seulement pour illustrer une loquacité excessive, mais aussi une motivation pécuniaire patente (dans les métaphores du bruit du bronze chez Choniatès), une réaction solidaire comparable à celle des vases juxtaposés (la réaction à attendre des moines, dans la lettre d’Érasme), un son fatidique (dans le Tiers livre de Rabelais), ou un vacarme incessant (celui des longues sonneries de cloches dans le Cinquiesme livre). Le comparant, ou le véhicule de la métaphore, est également exprimé de façon plus variée : il ne s’agit plus toujours d’un seul vase, mais parfois de multiples vases, Dodonaei lebetes dans la lettre d’Érasme, « chaudrons de Dodone » chez Rabelais, Diderot ou Césaire ; ou encore du bronze de Dodone (Dodonaeum aes, dans l’Éloge de la folie d’Érasme ; « l’airain de Dodone » chez Lescours de Savignac).

    Ainsi l’emploi figuré du vase de bronze dodonéen ne s’est pas figé en une expression métaphorique convenue, mais reste variable dans sa forme et ses intentions, et continue de puiser aux différentes traditions concernant l’oracle de Zeus en Épire, comme celles transmises par Dèmon ou Polémon. La représentation de ce que furent ces récipients de bronze, de leurs propriétés, a également évolué. En particulier, il semble que des fonctions protectrices ou oraculaires aient été progressivement prêtées à ces vases et au bruit qu’ils émettaient, alors que ceux-ci n’étaient très probablement que de simples offrandes votives [46]. L’attribution d’une signification fatidique au son du bronze de Dodone, qui apparaît chez Lucain et que l’on retrouvera bien plus tard chez Rabelais, témoigne de telles évolutions. Enfin, sur un tout autre plan, notons que depuis la Renaissance du moins, l’évocation de l’oracle de Dodone est également une façon de faire référence à la culture classique et aux humanités, qui peut être en elle-même porteuse de sens. C’est le cas dans le texte de Césaire, mais aussi sans doute dans la lettre d’Érasme que nous avons citée : l’allusion savante à Dodone revêt un sens particulier lorsque le philosophe de Rotterdam parle des franciscains qui lui cherchent querelle, à qui il reproche leur inculture (il les qualifie d’ignorants, indocti, dans la même lettre) [47].

    Nous mettons fin ici à ce petit voyage littéraire sur le thème du vase sonore de Dodone, dont la carrière a été plutôt discrète dans les textes grecs et latins comme dans les lettres françaises. Il reste remarquable que l’écho de ce vase de bronze se soit fait entendre si longtemps — vingt-trois siècles séparent Ménandre de Césaire — et chez des auteurs si éloignés de l’Épire, même si l’on s’en tient aux écrivains de l’Antiquité. La distance est grande, en effet, de Dodone à Cyrène et Alexandrie, où vécut Callimaque, à Smyrne et Gaza, où demeuraient respectivement Aelius Aristide et Procope, ou à la Burdigala d’Ausone…

    Pour citer cette note : Thierry Demai, « Lointains échos du vase de bronze de Dodone », Traces des littératures anciennes, note de travail no 3, 26 mai 2025 (www.tracesdeslitteraturesanciennes.fr).

    Notes et références

    [1] Voir sur ce point les commentaires de Raoul Baladié dans son édition du livre VII de la Géographie de Strabon (Strabon, Géographie, tome IV [livre VII], texte établi et traduit par Raoul Baladié, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 228). S’agissant d’Hérodote, voir Histoires d’Hérodote, traduction Pierre Giguet, Paris, Hachette, 1860 (livre II, 52, p. 106).

    [2] Voir : Iliade, XVI, vers 233 et suiv. ; Odyssée, XIV, 327 et suiv., ainsi que XIX, 296 et suiv. Pour ce qui est d’Hésiode, voir Hesiod, the Homeric Hymns and Homerica, trad. Hugh Gerard Evelyn-White, Londres, Heinemann (The Loeb Classical Library), 1914, pages 278-279 (fragment 14).

    [3] L’Odyssée d’Homère, texte grec, tome second (Chants XIII-XXIV), éd. Alexis Pierron, Paris, Hachette (Collection grecque), 1875, p. 55 (chant XIV, v. 327-328 ; on retrouve ces deux vers à l’identique dans le chant XIX, v. 296-297). Nous avons traduit ici θεοῖο ἐκ δρυὸς par « du chêne divin » ; une traduction plus littérale serait « du chêne du dieu », comme dans la traduction anglaise de Murray : « to hear the will of Zeus from the high-crested oak of the god ». Voir Homer, The Odyssey, volume II, trad. Augustus Taber Murray, Londres, Heinemann (The Loeb Classical Library), 1919, p. 57-60. Homère, Iliade, tome III (chant XIII-XVIII), texte établi et traduit par Paul Mazon, avec la collaboration de Pierre Chantraine, Paul Collart et René Langumier, cinquième édition revue et corrigée, Paris, les Belles Lettres, 1961, p. 108 (chant XVI, vers 233-235). Pour le passage de l’Iliade cité ici, nous avons repris la traduction de Lasserre : Homère, L’Iliade, trad. Eugène Lasserre, Paris, Garnier frères (Garnier-Flammarion), 1965, p. 270. Histoires d’Hérodote, trad. Pierre Giguet, Paris, Hachette, 1860, p. 107 (livre II, 55). Mais en règle générale, sauf mention contraire, les traductions données sont les nôtres.

    [4] Joannis Mylonopoulos, « Das Heiligtum des Zeus in Dodona, zwischen Orakel und venatio », dans Archäologie und Ritual, éd. Joannis Mylonopoulos et Hubert Roeder, Vienne (Autriche), Phoibos Verlag, 2006, p. 185-214.

    [5] Voir en particulier : Constantin Carapanos, Dodone et ses ruines, Paris, Hachette, 1878 ; Sotirios Dakaris, Archeological guide to Dodona, Ioannina, Cultural society ‘The ancient Dodona’, 1971 ; François Quantin, « Recherches sur l’histoire et l’archéologie du sanctuaire de Dodone », Kernos, 21, 2008, p. 9-48 ; ainsi que la contribution déjà citée plus haut de Joannis Mylonopoulos.

    [6] Ces informations s’appuient sur les contributions déjà citées de Joannis Mylonopoulos et de François Quantin.

    [7] En 219 avant notre ère, selon Polybe (Histoires, IV, 67), le sanctuaire a été détruit par les Étoliens conduits par le stratège Dorimaque, durant la guerre des Alliés. Mais il a été ensuite restauré. Des pillages et d’autres destructions, épargnant sans doute les constructions cultuelles selon Quantin, ont été commis par l’armée romaine du consul Paul-Émile le Macédonien, en 167 avant notre ère, à l’issue de la troisième guerre macédonienne. Les Thraces de Mithridate pillèrent également le sanctuaire en 88 avant notre ère. Au sujet de ces pillages et destructions, voir : Polybius, The Histories, vol. 2, avec traduction anglaise de Willian Roger Patton, Londres, Heinemann (The Loeb Classical Library), 1979, p. 458-459 ; François Quantin, art. cit., p. 19 et 20. Sur l’extinction de l’oracle à la fin du quatrième siècle de notre ère, voir : Sotirios Dakaris, op. cit., 1971, p. 26 ; Mylonopoulos, contribution citée, 2006, p. 189.

    [8] Éric Lhôte, Les lamelles oraculaire de Dodone, Genève, Droz, 2006.

    [9] Joannis Mylonopoulos, contribution citée. Adeline Grand-Clément et Sarah Rey, « Quand les feuilles du chêne de Dodone se mirent à bruire », Anabases, traditions et réceptions de l’Antiquité, 35, 2022, p. 119-134 ; voir en particulier les p. 122 et 123. Jean Rudhardt, Les dieux, le féminin, le pouvoir, enquêtes d’un historien des religions, Genève, Labor et Fides, 2006 (voir notamment page 110). Guy Rachet, « Le sanctuaire de Dodone, origine et moyens de divination », Bulletin de l’Association Guillaume Budé, 1, mars 1962, p. 86-99.

    [10] Jean Rudhardt, op. cit., p. 115 et 116. Guy Rachet, art. cit., p. 95 et suiv. Philip Bosman, « The ‘Dodona bronze’ revisited », Acta Classica, 59, 2016, p. 184-192 ; voir en particulier pages 190 et 191. Pour ces auteurs, les vers de l’Hymne à Délos, de Callimaque, où il évoque les Pélasges « serviteurs du lébès jamais silencieux » (θεράποντες ἀσιγήτοιο λέϐητος), peuvent certes suggérer une fonction symbolique ou rituelle d’un lébès, mais n’impliquent pas que le son du chaudron joue un rôle dans le processus divinatoire. D’après Bosman, ce rôle supposé n’est évoqué que dans des sources tardives, et il n’en existe aucune mention antérieure à un passage de la Pharsale de Lucain (chant VI, vers 425 et suiv.), qui vivait au premier siècle de notre ère. Références concernant Callimaque et Lucain : Callimaque, Hymnes, Épigrammes, Les origines, Hécalé, Iambes, Poèmes lyriques, texte établi et traduit par Émile Cahen, Paris, Les Belles Lettres, 1922, p. 76 (Hymne à Délos, vers 286) ; Lucan, The Civil War, Books I-X (Pharsalia), avec traduction anglaise par James Duff Duff, Londres, Heinemann, 1962, p. 334.

    [11] Un lébès (λέϐης) est un vase en forme de chaudron, en céramique ou en bronze, parfois équipé de pieds.

    [12] Callimaque, Hymnes, Épigrammes, Les origines, Hécalé, Iambes, Poèmes lyriques, texte établi et traduit par Émile Cahen, Paris, Les Belles Lettres, 1922, p. 76 (Hymne à Délos, vers 286) ; voir aussi plus haut la note 10. L’indication de date que nous donnons est celle proposée par Émile Cahen dans sa préface.

    [13] Fragmenta Historicorum Graecorum, vol. 1, Karl et Theodor Müller, Paris, Firmin Didot, 1841, p. 381 (fragment 17). Dèmon utilise bien le mot « trépieds » (τρίποδες). Ce passage est cité dans l’article « Dodone » du lexique géographique d’Étienne de Byzance, les Ethniques, écrit au début du sixième siècle de notre ère : voir Stephani Byzantii Ethnica, vol. 2, éd. et trad. allemande par Margarethe Billerbeck et Christian Zubler, De Gruyter, Berlin/New York, 2011, p. 94 et suiv. Ce texte de Dèmon est aussi évoqué dans la Souda, cet important travail lexicographique en grec, plus tardif, écrit à Byzance au dixième siècle, et qui utilise plutôt à cet endroit le terme de lebetes (λέϐητες). Voir : Felix Jacoby, Fragmente der Griechischen Historiker, 3b, Leiden, Brill, 1954, réimpression 1964, p. 95, fragment 20 ; Suidae Lexicon, tome 1, éd. Thomas Gaisford, Oxford, Presses académiques, 1834, p. 1052.

    [14] Servii Grammatici qui feruntur in Vergilii carmina commentarii, vol. I (Aeneidos librorum I-V commentarii), éd. Georg Thilo et Hermann Hagen, Leipzig, Teubner, 1881, p. 423.

    [15] Voir : Polemonis Periegetae fragmenta, éd. Ludwig Preller, Leipzig, Engelmann, 1838, p. 57 ; Stephani Byzantii Ethnica, vol. 2, éd. et trad. allemande par Margarethe Billerbeck et Christian Zubler, De Gruyter, Berlin/New York, 2011, p. 96 et suiv. Dans ce fragment le terme χαλκίον est utilisé pour décrire ce dispositif, et le terme de lébès pour évoquer sa taille (par rapport à celle des lebetes ordinaires de l’époque). Étienne de Byzance, dans le même article consacré à Dodone, cite aussi le témoignage de Lucille de Tarrha, selon lequel le manche du fouet subsistait encore à son époque, c’est-à-dire au deuxième siècle de notre ère.

    [16] Strabon, Géographie, tome 4 (livre VII), texte établi et traduit par Raoul Baladié, Paris, Les Belles Lettres, 1989, p. 152 (fragment 3).

    [17] Menandri reliquiae selectae, éd. Francis Henry Sandbach, Oxford, Clarendon, 1972, 1990, réimpression 2008, p. 303 (fragment 60).

    [18] Menander, The Plays and Fragments, trad. anglaise de Maurice Balme, introduction de Peter Brown, Oxford, Oxford University Press, 2001 (p. 263). Au sujet de la façon de traduire Δωδωναῖον χαλκίον, notre préférence est « vase de bronze de Dodone », en cohérence avec les options prises dans des traductions récentes comme celle de Maurice Balme que nous venons de citer (« Dodona’s bowl of bronze ») ou celle de Philip Bosman (« the Dodona bronze vessel » ; Philip Bosman, « The ‘Dodona bronze’ revisited », Acta Classica, 59, 2016, p. 189). Certains auteurs, comme Arthur Cook, ont proposé de traduire Δωδωναῖον χαλκεῖον (ou χαλκίον) par « gong de Dodone » ce qui est une possibilité puisque χαλκεῖον, comme χαλκίον, peut aussi désigner divers objets en bronze ; mais, dans le cas de l’oracle de Dodone, les sources littéraires (même les plus anciennes) mentionnant souvent de façon plus précise des trépieds ou des lebetes, ce choix de traduction ne nous paraît pas approprié. Le « bronze de Dodone » est une traduction plus prudente, à condition de comprendre « bronze » au sens d’un objet en bronze (mais ce terme évoquerait plutôt aujourd’hui une sculpture, une statue ou statuette). Rendre χαλκεῖον / χαλκίον par « chaudron » a été le choix de nombreux traducteurs et paraît juste, quoique ce mot réduise le vase à un objet purement utilitaire, contrairement au terme grec, au sens plus ouvert. Référence concernant la traduction « gong de Dodone » : Arthur Bernard Cook, « The gong at Dodona », The Journal of Hellenic Studies, 22, 1902, p. 5-28.

    [19] Pour la tradition parémiographique, de Dèmon à Diogénien, voir notamment les passages consacrés à cette expression proverbiale dans l’ouvrage Proverbi, sentenze et massime di saggezza in Grecia e a Roma, éd. Emanuele Lelli, avec une traduction italienne par différents auteurs, Florence (Italie), Bompiani, 2021. Les passages concernant Dèmon, Aristide, Lucille de Tarrha, Zénobios et Diogénien sont aux pages 122, 192, 350, 432 et 499 de cet ouvrage, respectivement. Des notices concernant ces auteurs et leurs textes sont également fournies aux pages 1474, 1528, 1568, 1574 et 1643 respectivement. Pour Strabon, se reporter à la note 16. Pour Étienne de Byzance, voir : Stephani Byzantii Ethnica, vol. 2, éd. et trad. allemande par Margarethe Billerbeck et Christian Zubler, De Gruyter, Berlin/New York, 2011, p. 94 et suiv.

    [20] Pour la Souda, voir : Suidae Lexicon, tome 1, éd. Thomas Gaisford, Oxford, Presses académiques, 1834, p. 1052. Pour Eustathe de Thessalonique, voir Eustathii archiepiscopi Thessaloniensis commentarii ad Homeri Iliadem, t. I, éd. Gottfried Stallbaum, Leipzig, Weigel, 1827, p. 272 (Iliade, chant II, vers 750). Les passages mentionnés de Grégoire II de Chypre, de Macaire Chrysocéphale et de Michel Apostolios sont dans : Corpus paroemiographorum graecorum, t. II, éd. Ernst Ludwig von Leutsch, Göttingen, Dieterich, 1851, aux pages 109 (2, 81), 159 (3, 42), et 233 (6, 43) respectivement ; on trouve aussi ces passages, avec une traduction italienne, aux pages 1046, 1072 et 1210 de l’ouvrage édité par Emanuele Lelli, Proverbi, sentenze et massime di saggezza in Grecia e a Roma (Florence, Bompiani, 2021), déjà cité dans la note précédente.

    [21] Pour l’édition de 1500 des Adages d’Érasme, voir : Opera omnia Desiderii Erasmi Rotterodami, Ordinis secundi, Tomus nonus (Adagiorum collectanea), éd. Felix Heinimann et Miekske van Poll-van de Lisdonk, Amsterdam, Elsevier, 2005, p. 232 (Ephyraeum seu dodonaeum aes). Pour l’édition finale de 1536, voir : Les Adages d’Érasme (texte latin, avec une préface), présentés par les Belles Lettres et le Grac (Umr 5037), sous la direction de Jean-Christophe Saladin, 2010, p. 88 (Adage 7, Dodonaeum aes) ; en ligne : https://web.archive.org/web/20160315003312/http://sites.univ-lyon2.fr/lesmondeshumanistes/wp-content/uploads/Adages.pdf. S’agissant des ouvrages d’Estienne et de Zwinger, les références sont les suivantes : Charles Estienne, Dictionarium historicum ac poeticum…, Genève, Jean Le Preux et Jean Petit, 1567, p. 136 (article « Dodona »). Theodor Zwinger, Theatrum vitae humanae, volume 27, Bâle, Eusebius Episcopius, 1586, p. 4193 (livre IV).

    [22] Louis Moréri, Grand dictionnaire historique (supplément, ou troisième volume), Paris, Denys Thierry, 1689, p. 926 (dans l’article « Oracle »). Bernard de Montfaucon, L’Antiquité expliquée et représentée en figures, tome II, première partie, Paris, chez Delaulne, Foucault, Clousier, Nyon, Ganeau, Gosselin et Giffart, 1719, p. 257 (livre IV, chapitre IX). Antoine-Augustin Bruzen de la Martinière, Grand dictionnaire géographique et critique, tome troisième, La Haye, Gosse, Alberts, De Hondt, 1726, p. 127 (article « Dodone »). Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (tome troisième, Ch-Cons), éditée par Denis Diderot et Jean le Rond d’Alembert, Paris, Briasson, David, Le Breton et Durand, 1753, p. 254 (article « Chauderons de Dodone »).

    [23] Callimachus, vol. 1 (Fragmenta), éd. Rudolf Pfeiffer, Oxford, Clarendon, 1949, p. 361 (fragment 483).

    [24] La traduction donnée ici est la nôtre. Pour le texte grec, avec une traduction anglaise, voir : Aelius Aristides, vol. 2 (Orations 3-4), éd. et trad. anglaise par Michael Trapp, Cambridge (Massachusetts), Harvard University Press (The Loeb Classical Library), 2021, p. 546 (Discours III, 672). Voir aussi : P. Aelius Aristides, The Complete Works, vol. 1, Orations I-XVI, traduction anglaise de Charles A. Behr, Leiden, Brill, 1986, p. 275.

    [25] Libanii opera, vol. VI (Declamationes XIII-XXX), éd. Richardus Foerster, Leipzig, Teubner, 1911, p. 532 (Déclamation XXVI).

    [26] Parmi les recueils de proverbes ou lexiques plus tardifs, le lexique byzantin de la Souda, au dixième siècle, présente peut-être une originalité sur ce point (de l’usage qui est fait de cette paroimía). Du moins si l’on ne suit pas l’édition Gaisford, ni les nombreuses autres éditions qui corrigent ἐπὶ τῶν μικρολογούντων, considéré comme une erreur du manuscrit, en ἐπὶ τῶν μακρολογούντων, qui signifie « au sujet de ceux parlant longuement, avec prolixité », ce qui n’est pas très différent de ce qu’indiquent les parémiographes de l’Antiquité. Mais l’édition qui fait référence aujourd’hui, celle d’Ada Adler, rejette cette correction et retient ἐπὶ τῶν μικρολογούντων, ce qui peut être traduit par « au sujet de ceux qui sont pointilleux, chicaneurs », qui parlent de petites choses (du verbe μικρολογέω). Voir : Suidae lexicon, pars II, éd. Ada Adler, Stuttgart, Teubner, 1994 (1931), p. 134, article 1445. Sur ce point la Souda semble alors s’écarter de ce que l’on trouve dans les recueils de proverbes antérieurs, mais aussi de ce qu’écriront ultérieurement les érudits et parémiographes byzantins. Pour ces derniers, l’expression proverbiale vise en effet « ceux qui parlent beaucoup » (Eustathe de Thessalonique), le « bavard » (Grégoire II de Chypre), les « bavards » et « ceux qui parlent à tort et à travers » (Macaire Chrysocéphale), ou « ceux qui bavardent sans cesse et abondamment » (Michel Apostolios). En Occident, les auteurs de la Renaissance suivent souvent une voie semblable ; c’est le cas par exemple d’Érasme et de Charles Estienne. Mais d’autres comme Théodor Zwinger, ou plus tardivement, au dix-septième siècle, Louis Moréri, semblent influencés par la Souda : le premier note que l’expression proverbiale s’applique « in sordidos, et quantumvis pusilla de re querulos » (« aux personnes insignifiantes, et à ceux se plaignant au sujet de choses si infimes soient-elles »), et le second dit que les Grecs se servent de ce proverbe « contre ceux qui s’arrêtent à peu de choses ». Pour les références correspondantes, se reporter plus haut aux notes 20, 21 et 22.

    [27] Ausone et Paulin de Nole : correspondance, introduction, texte latin, traduction et notes de David Amherdt, Berne, Peter Lang (Sapheneia), 2004, p. 106-107.

    [28] Pour le texte grec et une traduction italienne, voir : Rose di Gaza, gli scritti retorico-sofistici e le Epistole di Procopio di Gaza, sous la direction de Eugenio Amato, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 2010, p. 420-421 (lettre 160). Pour une traduction latine, en regard du texte grec, voir : Epistolographi graeci, éd. Rudolf Hercher, Paris, Firmin Didot, 1873, p. 595 (lettre 157).

    [29] Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, Livres I-IV, texte établi et traduit par René Marache, Paris, Les Belles Lettres, 2018 (troisième tirage), p. 38-39 (livre I, chapitre IX, 1-4).

    [30] Voir : Rose di Gaza, gli scritti retorico-sofistici e le Epistole di Procopio di Gaza, éd. et trad. italienne, sous la direction de Eugenio Amato, Alessandria, Edizioni dell’Orso, 2010, p. 292-293 (lettre 5). Voir aussi, pour une édition assortie d’une traduction latine : Epistolographi graeci, éd. Rudolf Hercher, Paris, Firmin Didot, 1873, p. 534 (lettre 5).

    [31] Le texte grec peut être trouvé dans la référence suivante : Foteini Kolovou, Michaelis Choniatae epistulae, Berlin, New York, De Gruyter, 2001, p. 163 (lettre 106). Le passage que nous avons traduit est celui-ci : ὄντως γὰρ ὅλον τὸ ἐπιστόλιον χαλκόκροτον ἦν· ἅτε γὰρ ὕλην ὑποβαλλόμενον τὸ χάλκεον κόμμα, πάγχαλκον ἐξήχει καὶ παρήχει καὶ τὴν ἀκοὴν κατεβόμβει, ὥσπερ ἵππων χαλκοπόδων ἀμφὶ κτύπος οὔατα ἔβαλλεν· οὐ γὰρ μόνον τὸ δωδωναῖον χαλκεῖον καὶ τὸν χαλκόστομον κώδωνα παρεκρότει, ἀλλά, τὸ παράδοξον, καὶ τὰ ἀργύρεα, εἴτ᾽ οὖν χρύσεα χαλκουργεῖν ἐτόλμα, ὥσπερ ὁ Μίδας δι᾿ εὐχῆς εἰς χρυσὸν τὰ πάντα μετέβαλλε· Nous avons hésité, dans notre traduction, à conserver l’imparfait du texte grec, mais nous l’avons finalement rendu par un présent de situation générale.

    [32] Moriae encomium, Erasmi Rotterodami declamatio, Strasbourg (Argentoratum), Matthias Schürer, 1511 (non paginé, 48 folios ; source BnF-Gallica, identifiant ark:/12148/bpt6k9121462d)(vue 64/96).

    [33] Opus epistolarum Des. Erasmi Roterodami, éd. Percy Stafford Allen et Helen Mary Allen, t. 8 (1529-1530), Oxford, Clarendon, 1992 (1934), p. 404 (lettre 2299).

    [34] François Rabelais, Tiers livre des faictz et dictz héroïques du noble Pantagruel, Paris, Chrestien Wechel, 1546, p. 195 (dans le chapitre 26, « Comment Panurge prent conseil de frère Jan des Entommeures » ; le découpage en chapitres est légèrement différent dans certaines éditions ultérieures, où le passage cité se trouve dans le chapitre 27 intitulé « Comment frère Jan joyeusement conseille Panurge »). Nous avons maintenu l’orthographe de cette édition. Au sujet des cloches de Varenes : La signification fatidique parfois prêtée au son des cloches des églises apparaît aussi dans d’autres textes à cette époque ; voir par exemple chez Jean Raulin, Itinerarium paradisi…, Paris, Jean Petit, 1524, folio 148v (De viduitate, sermo III). Varenes, citée à différentes reprises dans l’œuvre de Rabelais, correspond très vraisemblablement à la commune actuelle de Varennes-sur-Loire, à une quinzaine de kilomètres au nord-ouest de Chinon.

    [35] Lucan, The Civil War, Books I-X (Pharsalia), avec traduction anglaise par James Duff Duff, Londres, Heinemann (The Loeb Classical Library), 1962, p. 334. Selon James D. Duff, la mention de Dodone la nourricière (primis… frugibus altrix : celle qui nourrit les premiers hommes des fruits de la terre) s’expliquerait par le fait que Dodone était réputée pour ses chênes, et que les glands tenaient lieu de céréales dans les temps primitifs (ibidem).

    [36] François Rabelais, Le Cinquiesme et dernier livre des faicts et dicts héroïques du bon Pantagruel, sans indication d’éditeur ni de lieu d’édition, 1564, folios 6v et 7.

    [37] Même référence, folio 9.

    [38] Au sujet de l’heptaphone, voir Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre XXXVI, Jacques André, Raymond Bloch, Agnès Rouveret, Paris, Les Belles Lettres, 1981, p. 84 (livre XXXVI, 23). Au sujet du colosse de Memnon, voir par exemple : Géographie de Strabon, trad. Amédée Tardieu, t. 3 (livres XIII-XVII), Paris, Hachette, 1880, p. 450 (livre XVII, 1, 46).

    [39] Pour davantage d’information sur cette œuvre, voir : Lydie Dessis-Pince, Le discours de Jacophile à Limne, édition critique avec introduction et notes, mémoire de thèse de doctorat en littérature française (sous la direction de Claude-Gilbert Dubois), université de Bordeaux, 2000.

    [40] Nous n’avons pas pu consulter l’édition rare de 1605, intitulée Les Hermaphrodites, [suivi de] Discours de Jacophile à Limne, et sans indication de lieu ni de date, ni de nom d’auteur. Cet ouvrage regroupe deux textes, le premier étant usuellement attribué à un autre auteur, Thomas Artus (ou Artus Thomas), pseudonyme d’un écrivain à qui l’on doit d’autres œuvres, mais qui n’a pas été identifié. La citation du Discours de Jacophile à Limne que nous donnons est tirée de l’édition ultérieure de 1724 : Description de l’isle des Hermaphrodites nouvellement découverte, contenant […] comme aussi le Discours de Jacophile à Limne, avec quelques autres pièces curieuses, Cologne, chez les héritiers de Herman Demen, 1724, p. 220. Il n’y a pas d’indication de nom d’auteur. Cependant un avis au lecteur, aux premières pages de l’ouvrage, en attribue la paternité à Artus Thomas, mais ce nom y est de fait présenté comme un pseudonyme. Comme nous l’avons déjà noté, le Discours de Jacophile à Limne est plutôt attribué aujourd’hui à François de Lescours de Savignac.

    [41] Jean Bernier, Jugement et nouvelles observations sur les œuvres… de Maître François Rabelais, Paris, Laurent d’Houry, 1697 (le passage cité se trouve à la troisième page de l’épître dédicatoire à Monsieur Ozanne). Au sujet de Christophe Ozanne, voir : A. Benoît, Notice sur Christophe Ozanne, médecin empirique de Chaudray, près de Mantes, Chartres, Édouard Garnier, 1874.

    [42] Encyclopédie ou dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée par Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert, tome troisième (Ch-Cons), Paris, Briasson, David, Le Breton et Durand, 1753, p. 254 (article « Chauderons de Dodone » écrit par Denis Diderot). Dans la citation, nous avons légèrement modernisé l’orthographe de cette édition.

    [43] Voir par exemple : Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français (sous la direction de Jean Maitron), quatrième partie (1914-1939), tome XL (Re à Rouz), Paris, Les Éditions ouvrières, 1991, p. 279 (article Romains, Jules).

    [44] Jules Romains, « Lettres de Salsette (II) », Revue des Deux Mondes, premier février 1950, p. 423-442. La phrase de Salsette/Romains que pointe Aimé Césaire figure à la page 433. Elle prend place dans un passage de la cinquième lettre qui est particulièrement nauséabond. Le lecteur pourra en juger par lui-même en se reportant à ce passage (page 433, lignes 23 à 40). 

    [45] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1955, p. 34-35 (cette référence est celle de la deuxième édition, ce texte ayant été initialement publié par les éditions Réclame en 1950).

    [46] Philip Bosman, « The ‘Dodona bronze’ revisited », Acta Classica, 59, 2016, p. 184-192 ; voir en particulier pages 187, 188 et 191.

    [47] Opus epistolarum Des. Erasmi Roterodami, éd. Percy Stafford Allen et Helen Mary Allen, t. 8 (1529-1530), Oxford, Clarendon, 1992 (1934), p. 404 (lettre 2299).

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